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Quand vous posez vos pieds sur une piste de danse et que les premiers accords de salsa retentissent, vous entrez dans l’une des histoires les plus longues et les plus mouvementées de la musique humaine. Cinq siècles de déplacements forcés, de résistance, d’invention et de retrouvailles. Un voyage parti des côtes d’Afrique, transformé à Cuba, amplifié à New York, et revenu en Afrique comme une évidence. Pour comprendre la salsa que vous dansez aujourd’hui, il faut commencer là où tout commence : en Afrique.
La première chose à savoir : à Cuba, on ne dit pas « salsa »
Commençons par corriger une idée reçue. Le son cubano est à l’origine de la danse casino, c’est-à-dire la salsa cubaine. À Cuba, on parle de « casino » ou de « son » — jamais de salsa. La salsa est cette forme de danse et de musique d’origine cubaine apparue à New York vers la fin des années 1960. Le mot « salsa » — la sauce — est une invention marketing américaine pour désigner ce mélange explosif d’influences. Il indique parfaitement ce brassage d’influences andalouses, françaises, africaines, new-yorkaises, portoricaines qui, « à la chaleur de l’invention rythmique du noir », a produit quelque chose de nouveau.
Mais pour trouver la vraie source de cette sauce, il faut remonter bien plus loin, et bien plus loin au sud.
La traite négrière : quand les rythmes traversèrent l’Atlantique
Le nombre d’Africains déplacés vers Cuba entre les années 1600 et 1880 est estimé à 760 000, dont 430 000 entre 1774 et 1840 seulement. Ces hommes et ces femmes venaient de partout : des Yorubas de l’ouest du Nigéria — surnommés Lucumís à Cuba —, des Bantous et Bakongos du Congo, des Ararás composés de Fons du Dahomey et d’Ewés du Ghana et du Togo, et des Abakuás de Calabar au Nigéria.
Ils arrivèrent enchaînés. Mais ils arrivèrent avec leur mémoire musicale intacte.
Durant toute la traite négrière, les esclaves africains déracinés et parqués dans leurs baraquements cherchèrent à perpétuer leurs chants rituels. Quand les tambours leur étaient supprimés, ils les remplaçaient par tout ce qui se trouvait à portée de main — bord d’un meuble, caisse vide. Ces mêmes rythmes permettaient également d’égayer les rares moments libres des journées harassantes de travail. Les influences des diverses ethnies africaines représentées se mélangèrent ainsi pour produire une musique profane purement cubaine.
Ce n’était pas de la résignation. C’était de la résistance par le rythme.
Les héritages africains qui structurent toute la salsa
Chaque fois que vous entendez une salsa, vous entendez l’Afrique. Concrètement.
La clave, ce pattern rythmique qui structure toute la salsa, trouve ses origines dans les traditions d’Afrique de l’Ouest. Les congas, les bongos et les timbales — instruments essentiels de la salsa — sont des évolutions directes des tambours africains. Le concept même de l’appel et réponse (coro-pregón), fondamental dans la salsa, vient directement des traditions musicales africaines où le chanteur principal dialogue avec le chœur.
Les tumbadoras, plus connues sous le nom de congas, sont dérivées des tambours ngoma utilisés dans les cérémonies religieuses yoruba. Les bongos, eux aussi issus des traditions percussives africaines, apportent leur son aigu et percutant qui contraste avec la basse des congas. Le güiro, racleur omniprésent dans la salsa, est un autre instrument d’origine africaine.
Les Yorubas devinrent l’ethnie la plus influente à Cuba, imposant leurs rites avec leurs chants, leur musique et leurs danses. La religion yoruba influença profondément le folklore afro-cubain. Toute la Santería — ce syncrétisme entre les orishas africains et les saints catholiques espagnols — irrigue la musique cubaine de ses rythmes sacrés, du bembé jusqu’à la timba moderne.
Le Son : la mère de toutes les salsas
De cette créolisation naît, à la fin du XIXe siècle, le genre musical qui va tout changer : le Son cubain.
Le Son dérive du changüí que Nené Manfugas introduisit à Guantánamo puis, en 1882, au carnaval de Santiago de Cuba. Joué à ses débuts par un simple trio — un tres (guitare à trois cordes), un bongo et une marimba (basse) —, le son cubain est fondé sur un rythme à quatre temps.
En 1909, le service militaire devenant obligatoire, des militaires de Santiago se rendirent à La Havane et y apportèrent le Son. Le tempo s’accéléra, et le nombre de musiciens passa à six. C’est l’époque du Sexteto Boloña, du Sexteto Occidental, et surtout du Cuarteto Oriental qui allait devenir le légendaire Sexteto Habanero.
En 1927, Ignacio Piñeiro crée le Sexteto Nacional — bientôt Septeto Nacional —, ajoutant pour la première fois une trompette comme instrument principal. En 1928, le groupe est la vedette de l’Exposition universelle de Séville. La mode du Son gagne alors les États-Unis.
En 1930, Arsenio Rodríguez fusionne le Son avec le guaguancó — une forme de rumba — et donne naissance au Son montuno. Vers 1950, Beny Moré fait évoluer le Son en le croisant avec d’autres rythmes cubains. Carlos Puebla, lui, à contre-courant de la tendance à tout accélérer, puise dans la tradition du Son dans un style mélancolique et subtil.
À Cuba, le Son ne cesse d’évoluer sans jamais renier ses racines. Le cha-cha-cha, le mambo, le songo et la timba sont ses descendants directs. En septembre 2012, il fut déclaré patrimoine culturel immatériel de Cuba par l’UNESCO — une reconnaissance tardive mais méritée.
New York, années 1960 : la sauce prend un nouveau nom
La Révolution cubaine de 1959 change tout. La politique culturelle du gouvernement révolutionnaire favorisa les danses traditionnelles, tandis que la fermeture des cabarets et des night-clubs priva les musiciens de leur principale source de revenus. Des milliers d’Afro-Cubains quittèrent l’île pour s’installer à New York, dans les barrios latinos de Harlem, du Bronx et de Brooklyn.
C’est là, dans cette diaspora en quête d’identité, que le mot « salsa » apparaît. Au club Cheetah de New York, le 26 août 1971, une mémorable descarga — jam-session latine — marque l’avènement de la Fania All-Stars. Ce concert-événement représente également l’acte de naissance de la salsa, et féconde la dynamique sociale qui émerge des barrios latinos new-yorkais en quête d’identité.
Derrière ce nom, la Fania Records : née dans les années 1960 de la rencontre à New York de musiciens cubains, portoricains et dominicains, c’est la création du label Fania en 1964 par Johnny Pacheco qui donne à la salsa sa visibilité dans l’industrie musicale, en recrutant notamment Celia Cruz et Héctor Lavoe. Cette musique traditionnelle, populaire, d’origine africaine, devient ainsi la base de la salsa qui se développe dans les quartiers hispanophones de Manhattan, du Bronx et de Brooklyn, avec l’apport fondamental des musiciens portoricains expatriés.
La sauce avait traversé l’Atlantique, survécu à l’esclavage, séduit Cuba, et trouvé une nouvelle patrie dans les rues de New York.
Le retour en Afrique : une reconnaissance instinctive
Ce qui se passe ensuite est l’une des plus belles ironies de l’histoire musicale. Dans un fascinant mouvement circulaire, la salsa trouva un terrain fertile en Afrique à partir des années 1960 et 1970. Les musiciens africains reconnurent immédiatement dans la salsa quelque chose de familier, quelque chose qui leur appartenait.
Au Sénégal, les orchestres comme le Star Band de Dakar et l’Orchestra Baobab se l’approprièrent naturellement — les chanteurs wolofs glissant leurs langues sur les rythmes afro-cubains comme s’ils y avaient toujours été chez eux. Des groupes comme Africando ou l’African Salsa de Pape Fall iraient plus loin encore, en démontrant que la salsa chantée en wolof ou en mandingue sonnait cubaine aux oreilles des Cubains eux-mêmes.
Comme le résumait le chanteur béninois Gnonnas Pedro : « La salsa assure aujourd’hui la promotion d’une musique que nous appelions afro-cubaine. Afro pour l’Afrique, cubain pour les Africains qui sont partis à Cuba. La musique afro-cubaine vient d’Afrique. »
Ce que ça change quand vous dansez
Comprendre d’où vient la salsa change la façon dont on la danse. La rumba cubaine, ancêtre direct de la salsa, était pratiquée dans les cours intérieures de La Havane par les descendants d’esclaves africains. Les danses comme le guaguancó conservent des mouvements directement hérités des danses africaines, notamment dans les mouvements du bassin et l’isolation des différentes parties du corps.
Quand vous isolez vos hanches sur un temps de clave, vous dansez les gestes de cérémonies yorubas dont les participants ne pouvaient pas imaginer qu’ils traverseraient cinq siècles et un océan. Quand un chanteur répond au chœur dans un montuno, il perpétue une tradition d’appel-réponse vieille comme les villages d’Afrique de l’Ouest.
La salsa n’est pas une danse latine avec des racines africaines. C’est une musique africaine qui a fait un très long voyage — et qui est, en un sens, toujours en train de rentrer.
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