Salsa · Musique africaine · Histoire · Découverte
Il existe des albums qui ne sont pas seulement des disques — ce sont des cérémonies. Ketukuba, septième opus du supergroupe Africando sorti en 2006, est de ceux-là. Son titre, tiré d’une langue béninoise, signifie littéralement de l’origine (l’Afrique) jusqu’à Cuba — une déclaration d’intention autant qu’un acte de foi musical. Pour comprendre pourquoi cet album compte, il faut d’abord comprendre d’où vient Africando, et ce que représente la salsa pour le continent africain.
La salsa, une musique africaine de retour chez elle
Avant d’être un style dansé à New York, la salsa est une musique africaine. Les esclaves déportés d’Afrique de l’Ouest et Centrale vers Cuba emportèrent avec eux leurs rythmes, leurs tambours, leurs rituels. Les tambours yoruba du Nigeria et du Bénin, les rythmes bantous d’Angola et du Congo ont survécu à la traversée de l’Atlantique, se sont transformés à Cuba, et ont finalement engendré ce qu’on appellerait la salsa. La clave, ce motif rythmique fondateur de toute la salsa, trouve ses racines profondes dans les traditions d’Afrique de l’Ouest.
Puis, dans un mouvement circulaire fascinant, la salsa est revenue sur le continent à partir des années 1960. Au Congo-Kinshasa, la rumba congolaise s’est développée sous l’influence de la musique afro-cubaine. En Afrique de l’Ouest, particulièrement au Sénégal, au Mali et au Bénin, des orchestres ont commencé à jouer de la salsa dès cette décennie. Ce n’était pas une importation — c’était une reconnaissance. Les musiciens africains entendaient dans ces cuivres et ces percussions quelque chose qui leur appartenait.
Africando : le projet fou d’Ibrahima Sylla
Le groupe naît en 1992 de la rencontre de deux mélomanes : le Sénégalais Ibrahima Sylla, principal producteur de la musique ouest-africaine et fondateur du label Syllart — mentor de Salif Keïta, d’Ismaël Lô, d’Alpha Blondy et de Baaba Maal —, et le Malien Boncana Maïga, flûtiste et arrangeur ayant étudié au conservatoire de La Havane de 1963 à 1973, puis passé par les Maravillas de Mali, avant d’animer l’orchestre de la RTV d’Abidjan aux côtés de Manu Dibango. Leur idée : faire revivre les rythmes afro-cubains éclipsés dans les années 1980 par la soul, le funk et le rock.
Le nom choisi, Africando, est une contraction de l’espagnol Africa andando — l’Afrique en marche. Boncana Maïga réarrange des titres produits en Afrique de l’Ouest dans les décennies précédentes en leur donnant un son résolument new-yorkais, enregistrant les cuivres des albums à New York. Le groupe réunit des musiciens de salsa basés à New York — qui avaient travaillé avec la Fania All Stars, Orquestra Broadway, Eddie Palmieri ou Tito Puente — et des chanteurs sénégalais qui chantaient des titres latinos depuis des décennies.
Les deux premiers albums, Trovador (1993) et Tierra Tradicional (1994), associent les langues mandingue, peul, sérère et wolof aux répertoires cubain, mexicain et portoricain, magnifiés par une section de cuivres à la salsa new-yorkaise. Le succès est immédiat — sur les radios africaines, antillaises et européennes.
Gnonnas Pedro : la voix du vaudou
Quand le chanteur sénégalais Pape Seck disparaît prématurément d’un cancer en 1995, c’est un Béninois qui vient souffler un vent nouveau dans Africando : Gnonnas Pedro. De son vrai nom Gnonnan Sossou Pierre Kouassivi, né le 10 janvier 1943 à Cotonou, c’est un auteur, compositeur, chanteur et arrangeur qui a adopté au fil de sa carrière de nombreux styles musicaux — highlife, juju, afro-cubain — et chanté dans de nombreuses langues : mina, adja, yoruba, français, anglais et espagnol.
Après un séjour à La Havane, Pedro avait élargi son répertoire latino-cubain et lancé ce qu’on appellerait plus tard l’African-salsa. Le producteur Eddie Barclay tomba sous le charme de cette voix venue d’ailleurs, et le tube Dagamasi en 1977 fit le tour des capitales africaines. Auteur de plus de 200 titres en quarante ans de carrière, Gnonnas Pedro était, au sein d’Africando, décrit par ses pairs comme l’homme qui savait toujours ce qu’il fallait faire.
Il meurt le 12 août 2004 à Cotonou, des suites d’un cancer de la prostate. Il avait 61 ans. Sa dernière prestation scénique eut lieu le 21 juin 2004 à Aulnay-sous-Bois, à l’occasion de la Fête de la musique. À aucun moment, racontent les présents, il ne montra qu’il était malade.
Ketukuba : un double hommage, une renaissance
Deux ans s’écoulent entre la mort de Gnonnas Pedro et la sortie de Ketukuba. L’album rend hommage à la fois au chanteur Gnonnas Pedro et au pianiste cubain Alfredo Rodriguez, lui aussi disparu avant d’avoir pu entendre le mixage de ses propres créations. L’enregistrement est disséminé sur trois continents — les voix africaines enregistrées à Dakar, Bamako et Abidjan ; les musiciens cubains et africains réunis à Paris ; les sections rythmiques, de cordes et de cuivres rassemblées à New York et Miami.
Selon Ibrahima Sylla, le pari était de retrouver l’esprit des descargas, ces jam-sessions new-yorkaises des années 1940 où se croisaient jazz et salsa. Enregistrer dans des studios éparpillés sur trois continents sans perdre ce côté vivant n’était pas simple. C’est Sylla lui-même qui faisait le lien — contrôlant chaque session, veillant à ce qu’aucune contribution ne soit dénaturée. Il insistera notamment pour que le titre Fatalikou, une guajira aux accents de boléro, conserve intacte la couleur de tristesse apportée par la voix et la guitare enregistrées à Dakar.
Une nouvelle génération monte
Ketukuba marque aussi l’arrivée d’arrangeurs inédits et d’une génération de chanteurs que Sylla présente comme le futur de la salsa africaine. Nelson Hernandez, Vénézuélien installé à New York, y apporte les tendances actuelles de la salsa new-yorkaise, ce mélange de sonorités portoricaines, colombiennes et de Miami. Miguel Gomez, Espagnol travaillant avec les salseros de Paris, complète la palette.
Côté voix, Bass Sarr et Pascal Dieng, issus de la nouvelle scène salsa du Sénégal — les groupes Afro Salsa et Super Cayor —, et Mansour Diallo (dit Lodia), fils de Médoune Diallo, adepte de rap, de R&B et de new soul mais initié très jeune à la musique afro-cubaine par son père, apportent un souffle frais. C’est Lodia qui chante Kër, une déclaration filiale en wolof — père, tu es mon arbre, tu es mon ombre — en duo avec son père Médoune. Une scène d’une intensité rare.
La tracklist en quelques mots
Ketukuba, le morceau titre, est un guaguanco qui n’a rien à envier à ses cousins cubains. Mario, l’un des tubes du Congolais Franco repris ici en rumba-salsa par Madilu System, évoque les mésaventures d’un gigolo déchu. Fatalikou, une guajira aux allures de boléro chanté en wolof, parle d’une femme qui adore les enfants mais n’en peut avoir — une innommable tragédie en Afrique. Sagoo, un guaguanco traversé d’un intermède couleur cumbia, est un appel à la paix et à la solidarité entre les hommes.
Pourquoi écouter Ketukuba aujourd’hui
Pour les danseurs de salsa, Ketukuba est bien plus qu’un album de fond sonore. C’est une école à lui tout seul. On y entend la salsa dura new-yorkaise côtoyer la guajira cubaine, le guaguanco, la rumba congolaise et des mélodies mandingues — le tout chanté en wolof, en fon, en lingala et en espagnol. Comme le résumait Gnonnas Pedro lui-même : la salsa assure aujourd’hui la promotion d’une musique que nous appelions afro-cubaine — afro pour l’Afrique, cubain pour les Africains qui sont partis à Cuba. La musique afro-cubaine vient d’Afrique.
Danser la salsa sur un titre d’Africando, c’est danser sur cinq siècles d’histoire musicale — la déportation, la transformation, le retour. C’est entendre les tambours du Bénin dans les congas de New York. C’est comprendre, dans ses jambes et dans son corps, ce que signifie le mot Africando : l’Afrique en marche.
Ketukuba est disponible sur les principales plateformes de streaming. Chez Africa Korazon, nos cours de Salsa Cubaine sont justement l’occasion d’explorer ce répertoire afro-cubain dans toute sa richesse — inscrivez-vous pour votre premier cours d’essai.
Article rédigé pour le blog Africa Korazon · Vincennes

